Les sardinières en peinture – partie 1

Si les peintres du XIXe siècle ont été nombreux à représenter les mutations industrielles ayant marqué la société de leur temps, peu d’entre eux se sont penchés sur le travail industriel féminin le plus précaire et sous payé de l’époque à l’échelle nationale. Les cinq artistes que nous présentons dans cette chronique dominicale méritent de ce fait toute notre attention.

L’œuvre la plus ancienne représentant des ouvrières de conserverie au travail, est attribuée à l’un des plus grands maîtres de la peinture danoise Peder Severin Krøyer (1851-1909). Comme le décrit Marianne Mathieu, commissaire de l’exposition monographique consacrée à l’artiste au musée Marmottan Monet au printemps-été 2021 : « Contemporain de Vilhelm Hammershøi (1864-1916), Peder Severin Krøyer est au plein air ce que son contemporain fut à la scène d’intérieur. »[1]

Elève de Frederik Vermehren à l’académie danoise royale des arts de 1861 à 1870, puis de Léon Bonnat à Paris entre 1877 et 1882, Krøyer entame une carrière officielle remarquée de Copenhague à Paris. A partir de 1882, il partage son temps entre la capitale danoise et le village de pêcheur de Skagen où s’est installé depuis 1870 une colonie d’artistes scandinaves attirés par les jeux de lumière singuliers de ce territoire situé à l’extrémité nord du Jutland, aux confins du Danemark. Là-bas, les courants de la mer du nord et de la baltique se rejoignent. Le lieu est réputé pour sa lumière franche et cristalline ainsi que ses journées où le soleil semble ne jamais se coucher à l’approche du solstice d’été (21 juin). Skagen est ainsi l’un des rares lieux où les artistes peuvent contempler et peindre l’apparition de « l’heure bleue », ce phénomène météorologique qui précède le crépuscule et se déploie surtout aux lointains bords de mer septentrionaux.

Si Krøyer est un peintre d’extérieur, il ne se contente pas de reproduire à la perfection les paysages environnants et leurs jeux de lumière. Ses tableaux sont peuplés d’âmes qui vivent, aussi bien de personnalités mondaines oisives que de populations locales laborieuses. L’artiste accorde une égale importance au travail exécuté en plein air et à celui réalisé à l’atelier. Il partage son temps entre une maison qu’il loue à Skagen en été et un appartement à Copenhague pendant l’hiver. Ses formats sont diversifiés, allant des esquisses saisies sur le vif aux dimensions modestes jusqu’aux tableaux monumentaux salués en France où ils furent pour certains présentées au Salon officiel.

Laurits Tuxen, Portrait de Peder Severin Krøyer, 1904, huile sur toile, Musée des beaux-arts de Budapest
Laurits Tuxen, Portrait de Peder Severin Krøyer, 1904, huile sur toile, Musée des beaux-arts de Budapest

Le tableau Sardinerie à Concarneau que Krøyer réalise en 1879 est une œuvre de taille moyenne (115,5 cm x 155,5 cm). L’artiste y représente une scène d’intérieur, celle d’une conserverie de transformation du poisson. Représentation réaliste, fidèle au style académique de l’artiste, la scène est détaillée soigneusement. On distingue aisément la célèbre coiffe « penn sardin »[1] des ouvrières, caractérisée par un fin bonnet blanc laissant la plupart du temps apparaitre en transparence les cheveux coiffés en chignon au bas de la nuque et rehaussé élégamment par un ruban blanc. Les autres éléments de la tenue de travail tels que le tablier à bavette et la pèlerine[2] de grosse laine colorée sont également détaillés sur l’ouvrière en avant plan de la composition.

Peder Severin Kroyer, Sardinerie à Concarneau, huile sur toile, 115x155 cm, 1879

L’artiste a poussé son observation jusqu’à dissocier les costumes portés par les différentes ouvrières de cet atelier, entre celles arborant la mode Penn Sardin originaire de Douarnenez – mais dont l’aire géographique d’influence s’étend à la fin du XIXe siècle de la presqu’île de Crozon jusqu’au port de Concarneau – et celles fidèles au Giz Fouen portant la coiffe de la Cornouaille, caractérisée par de larges bandelettes ailées. En plus des détails textiles soignés de la composition, le maître s’est attaché à retranscrire la pénombre de l’atelier tout en jouant sur les rayons de soleils qui traversent la toiture par endroit pour venir éclairer les ouvrières et les tables remplies de sardines à étêter.